jeudi 28 juillet 2016

Raoul Curet : rencontre au soleil

A bientôt 96 ans, Raoul Curet fait partie des doyens du cinéma, de la chanson et du doublage. Je l’ai interviewé l’été dernier à côté d’Aix-en-Provence où il est retiré avec son épouse depuis quelques années.  Rencontre avec un très sympathique comédien aux souvenirs vifs, qui fut la voix française de Glenn Ford et le soliste principal et arrangeur du quatuor Les Quat’ Jeudis…

« Je suis né en 1920. La Deuxième Guerre Mondiale a touché de plein fouet ma génération». Fils d’avocat, Raoul Curet habite à Manosque chez ses parents. Il se passionne pour le théâtre. « Les dernières années de collège, j’avais  en permanence dans mon sous-main le supplément théâtral de La Petite Illustration ou des bouquins comme les lettres de Musset, les pièces de théâtre en un acte de Guitry, etc. Je rêvais de monter un spectacle, ce que j’ai fini par faire avec les copains. »
Il joue alors en amateur l’un des grands succès de l’époque, Les Jours Heureux de Claude-André Puget, en reprenant le rôle créé par François Périer.  « Cette pièce avait un avantage : tous les rôles étaient faits pour des gens de notre âge ».

Il commence une carrière d’officier pilote dans l’Armée de l’air, avant de la quitter. « L’aviation était une passion, mais pas l’armée ». Menacé d’intégrer le STO et de partir pour l’Allemagne, il passe sur les conseils du grand résistant Max Juvenal, ami de son père, le concours pour être moniteur de culture physique pour des chantiers de jeunes travailleurs.
« Affecté au camp de bûcheronnage des Sauvas (Hautes-Alpes), un jour je vois arriver deux taxis avec des garçons qui ont pratiquement mon âge. Ils me disent qu’ils sont une équipe de cinéma appartenant au Centre artistique et technique des jeunes du cinéma (Nice) et qu’ils recherchent des décors pour tourner un film qui s’appelle « On demande des hommes ». Je leur fais visiter le camp, ils le trouvent à leur goût, et me proposent de tourner mon propre rôle, sous réserve d’être disponible pour aller à Nice tourner les raccords en studio. C’est ce qui s’est produit. Cette équipe était formée d’un jeune metteur en scène, René Clément, qui est devenu brillant, de Henri Alekan, grand directeur de la photographie  qui révolutionnait l’éclairage du cinéma par ses recherches, la façon d’utiliser les projecteurs, etc. et de Claude Renoir à la caméra. »
Après ce tournage, Raoul Curet laisse tomber le bûcheronnage et s’inscrit au Centre artistique et technique des jeunes du cinéma, où il se retrouve en classe avec le jeune Gérard Philipe. «Gérard Philipe était doué d’un talent et d’un charme immédiats, insolents. Il était comme il me l’a dédicacé sur une photo « mon meilleur ami de théâtre » ».  

Glenn Ford
Bien que retourné dans l’aviation après la guerre, une amie à lui, Catherine Dotoro, devenue adaptatrice de dialogues pour les doublages de la Columbia, lui propose de passer des essais pour du doublage.
« Je suis allé à Gennevilliers en uniforme d’aviateur pour passer le test, j’ai été accueilli par Serge Plaute qui était un homme charmant, responsable des doublages de la Columbia.
Il me demande « Avez-vous déjà fait de la synchro ? » et au culot je réponds « Oui » (rires). Je voyais sur l’écran défiler un acteur, Glenn Ford, que je voyais pour la première fois et sur lequel on essayait les voix de tous les comédiens présents ici, dont certains étaient parmi les voix les plus connues de l’époque. Toute la fleur des jeunes premiers était là. Après avoir passé plusieurs boucles où nous étions de moins en moins de comédiens présents, il me dit « J’ai une bonne nouvelle pour vous, c’est vous qui êtes choisi », je lui demande « -Je tourne quel jour ?» « -Comment, quel jour ? C’est toute la semaine !» ». C’est ainsi que mon premier doublage a été le western « Les Desperados ». Et Serge Plaute n’a pas attendu de voir « Les Desperados » monté pour me confier un autre Glenn Ford, « Gilda » (1946).  J’entrais par la porte royale dans la synchro, qui était un milieu très fermé. »

A part quelques autres films avec Glenn Ford, et une poignée d’autres acteurs intéressants (dont Martin Balsam dans Le Crime de l’Orient-Express (1974), Richard Attenborough dans Brannigan (1975), etc.), Raoul Curet n’aura en doublage principalement que des petits rôles. Parmi ses bons souvenirs, le doublage de My fair lady (1964) où avec Jacques Balutin il doublait en texte et en chansons l’un des copains du père d’Eliza (doublé par Jean Clarieux).
« Moi qui suis méridional avec « la pointe d’ail » comme disait Plaute, je m’étais fait une spécialité des voix à accents. Je doublais les indiens, mexicains, tout ce genre de personnages. J’en ai fait à la pelle. C’était plutôt du tout-venant, alimentaire, mais ça m’amusait et ça me permettait de rester dans le milieu et de fréquenter de bons comédiens dans leur genre ».

Contrairement à la plupart de ses camarades qui ont commencé le métier par le théâtre avant de passer par la synchro, c’est donc l’inverse qui s’est produit pour Raoul Curet. « Grâce à la synchro, j’ai rencontré de nombreux comédiens qui m’ont fait passer des auditions pour le théâtre et le cinéma. C’est en intégrant la Compagnie théâtrale Grenier Hussenot que j’ai rencontré mon vieux Carel. Je n’ai pas beaucoup de grands amis parmi les comédiens. Parmi ceux qui comptent, Roger a probablement été le plus proche. Il a découvert très jeune sa faculté à imiter, à faire des voix. Il en a fait sa spécialité, mais il est en dehors de ça un grand comédien »

Chez Grenier Hussenot, Raoul Curet reprend pour Les Gaîtés de l’Escadron le rôle tenu au cinéma par Fernandel. Il se marie en 1952,  son épouse est toujours à ses côtés après plus de soixante ans de mariage. « Nous nous sommes mariés un jour de relâche des "Gaîtés de l’Escadron". Tous les copains, Georges Wilson, Roger Carel, etc. nous ont fait la surprise de nous attendre sur le parvis de l’Eglise Saint-Roch dans les costumes du spectacle. Nous avons fait la une de France Soir le lendemain ! ».

Les Gaîtés de l’Escadron sont à l’origine d’un autre tournant décisif dans la vie de Raoul : « Trois fois pendant le spectacle il y avait des changements de décors, un taps tombait sur l’avant-scène, on changeait le décor derrière, et pendant ce temps, devant le taps les Frères Jacques chantaient une chanson. »
Les Frères Jacques connaissent alors un énorme succès. Très demandés par les maisons de la culture et diverses salles, ils finissent par quitter le spectacle. Un jour Jean-Pierre Grenier demande quatre volontaires pour les remplacer. « Moi qui rêvais alors de comédies musicales, je lève la main. Nous nous réunissons avec les trois autres, et Grenier nous dit « On vous donne les partitions et les textes, vous vous démerdez ». J’étais le seul à avoir appris le piano et le violon. Et c’est sur mon violon, dans ma chambre de bonne, que j’ai écrit les arrangements, qui étaient différents de ceux des Jacques. »

Ce quatuor prend pour nom « Les Quat’ Jeudis ». « Nous avons fait une carrière relativement importante dans le music-hall, au détriment pour moi de ma carrière de comédien. Les onze ans que j’ai passés avec Les Quat’ jeudis, si je les avais passés à faire Raoul Curet, je serais certainement sensiblement plus haut que là où je suis resté. »
Le quatuor est constitué de Raoul Curet, André Fuma, George Denis et Henri Labussière, remplacé un an et demi plus tard par Roger Lagier, qui leur avait été recommandé par Odette Laure.

Les Quat’ Jeudis enregistrent quelques inédits mais aussi pas mal de reprises, comme « Les Croquants » et « La Marine » de Georges Brassens,  qui était un ami et voisin. « Ma femme et moi habitions rue Didot, voisins de la « Jeanne » de Brassens, et Brassens habitait pas loin, impasse Florimont. Il était adorable, et m’a aidé à acheter ma première voiture, avec laquelle nous avons fait la première tournée des Quat’ Jeudis. »

Autre titre, « Alors raconte » de Bécaud. « Quand j’ai entendu la version de Bécaud et celle des Compagnons de la Chanson, j’ai trouvé que tous deux étaient passés à côté de la chanson, qui est un sketch qu’il faut traiter comme un sketch, en rajoutant des paroles sur des fins de phrase. Nous avons fait notre version qu’on a traînée pendant onze ans. »


Les Quat' Jeudis (soliste: Raoul Curet) chantent "Alors raconte" (1956)

Les Quat’ Jeudis reçoivent un grand prix du disque de l’Académie Charles Cros pour Les Chantefables, poèmes de Robert Denos mis en musique par Jean Wiener et arrangés par Raoul, illustration de Jean Effel et présentation de Jean Cocteau. « Nous avons eu ce prix mais c’était très spécial car ça s’adressait à un public particulier et nous n’avons pas eu le succès qu’on aurait pu avoir. Par la suite nous avons enregistré Les Chantefleurs qui est d’ailleurs musicalement plus réussi que le premier. »

Les Quat’ Jeudis continuent le théâtre et sont même engagés… aux Etats-Unis ! « Nous avons fait une carrière internationale car nous avons terminé par « Show Girl », une comédie musicale qu’on a jouée pendant trois ans aux Etats-Unis, d’abord au Eugene O’Neill Theatre de New York, puis dans quarante-cinq villes réparties en trente-sept états américains. La vedette du spectacle était Carol Channing qui était une énorme star de Broadway. C’est elle qui avait créé Lorelei dans « Les hommes préfèrent les blondes ». Elle ne faisait pas beaucoup de cinéma car elle avait un regard globuleux, on l’appelait "Popeye".  C’était une superbe vedette. »

Considérés plus comme des comédiens que comme des chanteurs (ils sont surnommés « Les Comédiens de la Chanson ») au grand regret de Raoul pour qui l’aspect musical prend une grande place, Raoul dissout le groupe en rentrant des Etats-Unis, convaincu que c’est le moment ou jamais de revenir au théâtre, n’étant pas encore oublié dans le métier.
C’est grâce aux amis du doublage qu’il reprend du service peu à peu dans le théâtre et le cinéma.

Puisque nous parlons ensemble de comédie musicale et de doublage, je lui demande s’il ne serait pas par hasard la voix chantée (non-créditée) d’Aubin, le garagiste des Parapluies de Cherbourg (1964). A cette question, il chantonne, comme s’il l’avait enregistrée la veille « Ah le petit con depuis qu’il a quitté l’armée, il se conduit comme le dernier des voyous ».
« Je connaissais Michel Legrand et je trouvais son travail fantastique. La comédie musicale n’était pas la tasse de thé des français, alors que j’en rêvais, je me voyais en Gene Kelly ! J’étais aussi un ami intime de Claire Leclerc (voix de Tante Elise). Ah, « la voix claire de Claire Leclerc »... Mais c’est surtout Jacques Demy que je connaissais et qui m’aimait beaucoup. Il m’avait même engagé pour une publicité pour les shampoings Dop, j’avais mis une perruque car je perdais déjà mes cheveux (rires). »

Pour la télévision, on peut voir Raoul Curet dans tous les grands feuilletons de l’époque : Rocambole, Le temps des copains, L’homme de Picardie, Le chevalier de Maison Rouge, etc.

Avec Les Quat’ Jeudis, Raoul Curet tourne dans Nous irons à Monte-Carlo (1951) avec Ray Ventura. « On jouait dans les scènes, on chantait, et je jouais du violon avec l’orchestre. Ray Ventura était adorable. Il avait l’élégance d’un grand homme d’affaires. C’est à cette époque que j’ai fait connaissance de son neveu, Sacha Distel, qui est devenu une relation amicale. »


Raoul Curet (chant/saxophone) aux côtés de Max Elloy, Henri Genès, Philippe Lemaire, etc. 
dans Nous irons à Monte-Carlo (1951)


Raoul Curet dans "Rocambole"
Il joue « en solo » dans pas mal de films pour Chabrol, Deville, Molinaro. Quelques rôles marquants : le projectionniste du Viager (1971) de Pierre Tchernia, Monsieur Vincent dans La Gloire de mon père et Le Château de ma mère (1989) d’Yves Robert (qui lui avait proposé initialement le rôle du curé), le commissaire dans L’homme à la Buick (1968) de Gilles Grangier, avec Fernandel. A propos, de l’acteur, il se souvient : «  Avec moi, Fernandel était charmant. Je l’ai fréquenté semaine après semaine pendant des mois car il faisait partie d’une émission de radio patronnée par Ricard, « Les contes de Provence » sur Radio Luxembourg. Toutes les semaines il jouait dans un conte de Provence sélectionné ou dans ses souvenirs personnels réécrits par Yvan Audouard. Quand on distribuait les rôles au début de chaque séance, il demandait « -Qui joue ce personnage ? –Raoul, - Vé, le comique ! ».  L’émission était parrainée par Ricard, mais comme il n’aimait que le Pernod il avait son verre de Pernod et la bouteille de Ricard à côté. »
A propos des rôles « méridionaux » dans lesquels il a souvent été « casé », comment ne pas évoquer un autre spécialiste du genre, l’acteur Marco Perrin. « Marco était un très bon copain. Quand je pense que je suis allé le chercher sur un tabouret de bar pour lui proposer de  faire de la radio avec moi. Je l’avais vu la veille dans une télé dans laquelle il était très bon ».


Raoul Curet et votre serviteur
Parmi les derniers films dans lesquels il a joués, L’enquête corse (2004) et le téléfilm Les filles du calendrier sur scène (2004) : « Je jouais un très vieux monsieur sur un fauteuil roulant. Ils ont tourné ici… »

Il coule depuis une retraite bien méritée, dans la région qui l'a vu naître, avec "le soleil pour témoin"...


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