dimanche 27 avril 2014

Joyeux anniversaire Claudine Meunier!


Voix chantée de Madeleine dans Les Parapluies de Cherbourg (1964) et d’Esther dans Les Demoiselles de Rochefort (1967), membre des Swingle Singers et des Double Six, Claudine Meunier est certainement l’une des plus jolies –mais aussi les plus discrètes- voix des années 60-70. Elle a fêté hier ses 88 ans. L’occasion pour moi de vous présenter en quelques mots son parcours…


Claudine Barge naît le 26 avril 1926. Son père est artisan émailleur-chromeur et joue du violon en amateur. Il commence à lui apprendre le violon mais c’est surtout vers le chant que Claudine s’oriente. A neuf ans, elle est déjà un phénomène vocal, et enchaîne les concours –notamment les radios crochets- où elle reçoit de nombreux prix. Puis elle intègre vers l’âge de douze ans un chœur d’enfants, Les Petits Chanteurs d’Opéra, qui se produit régulièrement sur les scènes parisiennes. « Je me souviens qu’en 1941 on devait chanter au cinéma Le Paramount qui à cette époque-là faisait attraction comme dans les grands cinémas et je devais chanter l’air de la poupée des Contes d’Hoffmann et on nous a interdit cet air-là car Offenbach était juif. Donc j’avais chanté à la place l’air des clochettes de Lakmé, car j’étais une soprano colorature étant enfant. » 


Pendant la guerre, Claudine achète des disques du Hot Club de France et se passionne pour le jazz. Après guerre, elle chante dans des clubs de jazz et devient la chanteuse d’un orchestre amateur (qui joue dans des dancings comme le Coliséum), où elle fait la connaissance de son mari, André Meunier qu’elle épousera en 1950. Celui-ci ne souhaitant pas qu’elle suive cette carrière, elle arrête pendant deux ans, avant qu’un ami lui propose qu’elle remplace la chanteuse du « Chalet du Lac » au Bois de Vincennes. Elle devient ensuite chanteuse d’orchestre professionnelle. C’est là qu’elle rencontre le musicien, arrangeur et chanteur Jean Mercadier. « Comme il a vu que j’étais bonne musicienne et que je lisais très bien la musique il m’a demandé si je pouvais faire à l’occasion des séances d’enregistrement comme choriste. J’ai commencé à faire du studio comme ça, en 1956-1957. La première séance que j’ai faite était je crois au Théâtre des Ambassadeurs pour Line Renaud. Puis j’ai enregistré la musique d’un film avec Zizi Jeanmaire, « Folies-Bergère » si mes souvenirs sont bons ». 


Michel Legrand
1955-1956, c’est l’explosion de deux modes en France : les groupes vocaux (inspirés des groupes de jazz vocal américains) et les chœurs « non-lyriques » pour accompagner des chanteurs de variété (Edith Piaf, Luis Mariano, Charles Trénet, etc. étant jusqu’à présent accompagnés uniquement de chanteurs lyriques, comme ceux du Chœur Marguerite Murcier ou du Choeur Raymond Saint-Paul). Les protagonistes de ces deux modes sont les mêmes, à savoir les arrangeurs modernes des années 50 souvent issus du jazz (Michel Legrand, Christian Chevallier, Jean Mercadier, etc.) et les jeunes choristes de l’époque (Christiane Legrand, Janine de Waleyne, Ward Swingle, etc.).


Claudine Meunier en scopitones
Richard Anthony: Fiche le camp Jack
avec Richard Anthony et Monique Aldebert (soliste à l'image, playback: Mimi Perrin), Margaret Hélian, Alice Hérald, Rita Castel                                                                         et Claudine Meunier
Jacques Hélian: Chi Chi Honolulu
avec Jacques Hélian et son orchestre et Vasso Marco (soliste), Georges Bessières, un membre du trio Raisner, chanteuse non identifiée, Margaret Hélian et Claudine Meunier (soliste)
Les JMS: Papa aime maman
avec Louis Aldebert, Jacques Denjean, Claude Germain, Claire Leclerc, Claudine Meunier, Rita Castel et Geneviève Roblot
 

Pour ce qui est des groupes vocaux, Claudine Meunier intègre les Blue Stars of France (groupe créé quelques années plus tôt par la chanteuse américaine Blossom Dearie) constitué de trois hommes et trois femmes : en alternance Jean Mercadier, Henry Tallourd, Roger Guerin, Christian Chevallier, et deux autres chanteurs chez les hommes, et Nadine Young, Mimi Perrin, Rita Castel, la canadienne Stevie Wise, etc. chez les femmes. Le groupe est considéré par les spécialistes comme le premier groupe de jazz vocal français. Un soir il chante au Sporting Club de Monaco, avec Franck Sinatra en vedette. « On s’est dit « On va se faire dédicacer des photos en coulisses! », mais tu parles, il n’était pas du tout en coulisses, il était en train de dîner avec le prince et la princesse et quand ça a été son tour  il est monté en sautant sur scène une cigarette à la main et il a chanté. On avait discrètement assisté à la répétition. Il m’avait fait une impression terrible, il dégageait vraiment quelque chose. C'était Eddie Barclay qui devait diriger l’orchestre qui l’accompagnait, et finalement Quincy Jones (à l’époque directeur artistique chez Barclay, ndlr) l'a remplacé. »
 

Ensuite, elle fait partie de la deuxième équipe des « Hélianes », le trio de choristes de l’orchestre Jacques Hélian, aux côtés d’Alice Herald et Margaret Hélian. Elle intègre aussi les vingt-quatre choristes des Barclay (où elle travaille enfin directement avec Christiane Legrand, après l’avoir remplacée dans les Blue Stars et les Hélianes) et le JMS, groupe vocal de l’orchestre Jo Moutet.


The Swingle Singers (1er disque)
Puis ce seront les Double Six et les Swingle Singers, deux groupes vocaux de légende créés respectivement par Mimi Perrin et Ward Swingle. « Ward Swingle a commencé comme pianiste de Zizi Jeanmaire puis choriste. C’est en nous connaissant dans les studios qu’il a demandé à plusieurs d’entre nous de rejoindre les Swingle Singers quand il a été question de faire des disques. La paternité du concept du groupe (adapter des œuvres instrumentales classiques en jazz vocal, ndlr) est assez floue : Jean-Claude Briodin aurait soufflé l’idée à Ward en découvrant l’album « Play Bach » de Jacques Loussier, mais Ward dit de son côté qu’il en avait déjà eu l’idée alors qu’il était encore à l’université aux Etats-Unis. Bref, j’ai fait les deux premiers disques des Swingle (Jazz Sébastien Bach) et en même temps je faisais partie avec Jean-Claude Briodin des Double Six. Quand il a été question que les Swingle fassent de la scène ce qui n’était pas du tout prévu au départ il a fallu choisir entre les deux groupes, et Jean-Claude et moi avons choisi les Double Six que je préférais. Mais j’ai vite déchanté car on n’a pas fait grand-chose : Mimi Perrin avait des problèmes de santé et n’avait pas non plus envie de trop travailler. Travailler et répéter énormément uniquement pour faire un enregistrement ou un petit concert de temps en temps,  c’était beaucoup trop d’efforts pour rien. Au bout d’un an, voyant qu’on n’arrivait pas à travailler correctement je suis revenue chez les Swingle en remplaçant Anne Germain qui était sur le départ. Il n’y a donc qu’un disque des Swingle que je n’ai pas fait c’est celui sur Mozart. Ce n’est pas grave, par contre j’ai raté la tournée des Swingle aux Etats Unis pour la campagne de Lyndon Johnson! Je regrette car ça valait le coup… Un concert à la Maison-Blanche on ne le fait pas deux fois dans sa vie. »

Claudine Meunier soliste dans des groupes vocaux
The Blue Stars of France: Summertime (1958)
avec deux chanteurs non identifiés, Jean Mercadier (soliste), Rita Castel, Claudine Meunier (soliste) et Mimi Perrin
Les Double Six: Tickle Toe (1962)
avec Claudine Meunier (soliste), Eddy Louiss (soliste), Ward Swingle, Jean-Claude Briodin, Claude Germain et Mimi Perrin
The Swingle Singers: Sevilla n°3 op. 47 (1967)
avec Claudine Meunier (soliste), Hélène Devos, Jeanette Baucomont, Christiane Legrand, Jean Cussac, José Germain, 
Jo Noves et Ward Swingle
The Swingle Singers: Concerto d'Aranjuez (1970)
avec Claudine Meunier (soliste), Hélène Devos, Nicole Darde, Christiane Legrand (soliste), Jean Cussac, Ward Swingle, 
Jo Noves (soliste) et José Germain
  
Les Swingle Singers connaissant une grande renommée internationale (couronnée par plusieurs Grammy Awards), ils font plusieurs tournées en Europe, aux Etats-Unis, en Amérique du sud, en Asie. « On a chanté plusieurs fois au Japon, le public était particulier, n’applaudissait pas pendant le spectacle. La troisième fois qu’on y est allé c’était pour l’exposition universelle à Osaka en 1970. On chantait dans une salle de concert et en même temps que nous il y avait les Chicago qui passaient dans plusieurs salles. Après notre prestation j’étais allée avec Hélène Devos et Nicole Darde les voir en concert, on était resté en coulisses et là ce n’était pas du tout la même ambiance dans la salle. Nous c’étaient trois applaudissements et eux c’était la folie. On y est allé deux soirs de suite et on s’est régalé. »


Swingle Singers et Modern Jazz Quartet
Les Swingle Singers travaillent avec les plus grands artistes du jazz, notamment le Modern Jazz Quartet avec qui ils enregistrent le disque Place Vendôme, mais aussi Duke Ellington qu’ils accompagnent à l’église Saint-Sulpice dans un oratorio de sa composition. « La musique était belle  mais on n’a eu aucun contact avec Ellington. On a répété sous sa direction, chanté, fait une télévision mais il ne nous a jamais adressé la parole, alors qu’on était quand même un groupe connu. Et en admettant qu’il ne souhaitait pas s’adresser aux choristes, il aurait pu discuter avec Ward, le chef du groupe, qui  en plus était américain, mais même pas. Même les musiciens n’échangeaient pas entre eux, ils étaient fâchés les uns et les autres. »


Le contact passe mieux avec le grand chef d’orchestre et compositeur Leonard Bernstein. « On était  bons copains, on a fait plusieurs soirées où il était là, très sympa. On avait fait le Sinfonia de Luciano Berio, Bernstein n’avait pas voulu diriger mais il était là, et on l’a refait une autre fois avec lui. Il avait un humour assez féroce mais c’était de l’humour plus qu’autre chose. Il appelait les cuivres les « junkies » ».


Les Swingle Singers créent d’autres pièces musicales de Berio, une écriture très « contemporaine ». « Berio nous a fait créer plusieurs trucs dont un au Carnegie Hall qui a été une horreur. On s’est fait siffler, c’était je crois la pire journée de ma vie. On est rentré à l’hôtel complètement catastrophé. »


Le disque des Swingle que Claudine préfère est certainement celui sur les mélodies espagnoles qui contient le superbe concerto d’Aranjuez dans lequel elle a une jolie partition soliste avec Christiane Legrand.


Claudine fera partie plus tard d’autres groupes vocaux comme Les Masques (avec Claude Germain, José Bartel, etc.) ou Quire (avec Christiane Legrand, José Germain et Michel Barouille). On retrouve à chaque fois dans ces groupes les mêmes chanteurs, souvent interchangeables. « Je ne comprends pas qu’on ait autant de mal à garder les mêmes chanteurs dans un groupe, ça m’a toujours suffoqué. Il n’y a que chez les Swingle où il y a eu assez peu de changements en définitive… ».


Janine de Waleyne
Parallèlement aux groupes vocaux, Claudine Meunier fait partie des chœurs de plusieurs chanteurs en studio ou sur scène. Les chœurs sont à l’époque principalement convoqués par Christiane Legrand et Janine de Waleyne (intermédiaires entre les arrangeurs et les choristes) et constitués des mêmes chanteurs que ceux des groupes vocaux. « Janine avait fait partie de la première équipe des Blue Stars avec Blossom Dearie, Christian Chevallier, Christiane Legrand, et le couple Nadine Young – Jean Mercadier. Elle avait une voix formidable, on l’entend dans les chansons de Brel ou de Léo Ferré. C’était une fille qui osait faire les choses, même si elle n’était pas un tempérament jazzy, elle y allait ! Lorsqu’on a commencé à faire des chœurs vers 1955-1956, elle nous a dit « on va en profiter, mais je ne pense pas que ça durera plus de deux ou trois ans ». Et finalement la grande époque des chœurs a duré bien plus longtemps. Janine avait également un caractère épouvantable, ses convocations dépendaient beaucoup de son humeur et de ce qu’on pouvait proposer comme renvoi d’ascenseur. Si j’avais le malheur de m’acheter une nouvelle robe elle ne me faisait pas travailler pendant un mois (rires) ! Le métier de « requin de studio » est impitoyable. Quand on était en tournée  avec les Swingle et qu’un arrangeur demandait « J’aimerais avoir untel et untel » il y avait toujours quelqu’un pour dire « Ils sont en tournée » c’était toujours facile de dire ça. Il y avait donc une part de copinage mais tout en gardant une grande qualité. »


Jean-Claude Briodin et Claudine Meunier chantent à l’Olympia pendant trois mois avec les Double six une chanson par soir. « Du coup on nous avait demandé de convoquer les chœurs des chanteurs qui passaient après nous en vedettes : Richard Anthony, Françoise Hardy, Dionne Warwick, Sacha Distel, Dalida, Gilbert Bécaud. Donc à ce moment-là on a fait beaucoup de séances d’enregistrement tous les deux, car on avait quelque chose à donner en échange ! (rires) ». Elle accompagne Richard Anthony et d’autres artistes avec un autre groupe vocal, Les Angels, en remplaçant Janine de Waleyne suite à une fâcherie entre Janine et l’arrangeur Christian Chevallier. Jeanette Baucomont, Christiane Legrand, Claire Leclerc, Louis Aldebert, Jean-Claude Briodin et d’autres faisaient partie de ce groupe.


Gilbert Bécaud dirigeant les choristes Vincent Munro, Jean-Claude Briodin, Pierrette Bargoin, Claudine Meunier, Géraldine Gogly et Frédérique Gegenbach (Grand échiquier, 1974)
Claudine accompagne Léo Ferré pendant trois mois à l’ABC, et fait également une ou deux séances pour lui en studio. « C’était Jean-Michel Defaye qui faisait les arrangements, il engageait souvent Janine, donc tout dépendait de l’humeur du moment de Janine ». Elle accompagne également Edith Piaf pour son dernier Olympia. « Il y avait son dernier mari, Theo Sarapo, qui chantait avec elle « A quoi ça sert l’amour » et il la portait pratiquement sur scène car elle était très malade, ils s’embrassaient leurs médailles tous les deux, c’était à la fois risible et émouvant. »


A l’époque les chœurs étaient encore cachés en coulisse. « Il y a une chose qui m’a beaucoup frappée quand j’ai été voir le film « Cloclo » sur la vie de Claude François : c’est un détail mais à un moment on voit une séquence qui se passe à l’Olympia avec des choristes sur scène. C’est un anachronisme car à cette époque-là il n’y avait jamais de choristes sur scène. Je crois que c’est Gilbert Bécaud qui a commencé à mettre les chœurs en avant, mais derrière un tulle quand même. Je ne sais pas pourquoi on nous « cachait », on n’était pas plus moches que celles qu’on voit actuellement ! Quand j’ai commencé les grandes tournées des Swingle, j’ai fait moins d’Olympia, et c’est à ce moment-là qu’on a commencé à mettre des choristes sur scène, bien visibles. »


Cl. Meunier et Andy Williams
(Studio Hoche)
En studio et à la télévision (Le grand échiquier), Claudine accompagne justement Gilbert Bécaud (elle est la méchante voix accusatrice dans « L’orange »), Claude François et Sheila ("L'école est finie") pour leurs premiers disques, le crooner américain Andy Williams, Claude Nougaro, Virginia Vee, Petula Clark, Carlos, John William, Yves Simon, Graeme Allwright, Alan Stivell, etc. Elle fait peu de tournées (moins intéressantes artistiquement et financièrement que le travail en studio) pour des chanteurs, mais garde d’excellents souvenirs d’une en 1964 où elle accompagnait pendant un mois Sylvie Vartan avec ses copines Alice Herald et Margaret Hélian. 


Parmi les artistes avec qui elle apprécie le plus de travailler, Claudine nomme Sacha Distel mais relativise. « Les contacts avec les chanteurs solistes que nous accompagnions étaient limités car nous n’étions que des pions. A ce propos, Janine qui était très malade avait demandé à Jean-Claude Briodin qu’il fasse venir Gilbert Bécaud à son enterrement. Jean-Claude, qui avait travaillé tant de fois comme choriste pour Bécaud, avait dû passer par je ne sais combien d’intermédiaires pour arriver à le contacter. Jean-Claude me disait que Janine ne se rendait pas compte que nous n’étions que des pions dans ce métier. »


Franck Pourcel
Claudine travaille de moins en moins à partir du milieu des années 70 car la mode a changé, et par conséquent les arrangeurs, la manière d’enregistrer, et les choristes aussi. Savoir déchiffrer rapidement une partition n’est plus un prérequis pour faire des séances en studio, on cherche plutôt de jeunes et jolies voix « dans le vent » adaptées à la pop de l’époque. « Je me souviens d’un chef d’orchestre comme Franck Pourcel qui était très exigent avec ses choristes. Quand il y avait quelqu’un qui ne lisait pas exactement ce qu’il y avait marqué il faisait un scandale. Je me suis dit que le métier avait vraiment changé quand je suis allée un jour au studio Pathé et que je l’ai vu en train d’apprendre la partition note par note aux choristes qui étaient là. La manière d’enregistrer avait aussi changé : on enregistrait maintenant section par section, ce qui devait coûter une fortune en heures de studio, alors que nous de notre temps on arrivait en studio, on nous mettait les partitions dans les mains, on avait cinq minutes pour la déchiffrer, et on enregistrait avec huit choristes et trente musiciens en même temps. Il fallait que tout se fasse vite, on faisait quatre titres dans une séance de trois heures. J’adorais faire des séances, parfois c’était vraiment minable, mais comme il y avait un orchestre entier on retrouvait des tas de gens, c’était marrant. En définitive dans ce métier ce sont les séances que je regrette le plus. J’ai fait des choses autrement intéressantes que ça, mais c’était surtout ça qui m’amusait.»


Ce travail d’équipe, Claudine l’aime à tel point qu’elle ne cherchera jamais à faire une carrière de soliste. « On est soliste ou choriste aussi par tempérament ». Seuls des soli parfois importants dans les groupes vocaux cités précédemment nous permettent d’apprécier sa voix à la fois douce, élégante et jazzy, mais aussi quelques doublages ou musiques de films.

Les Parapluies de Cherbourg (D. Licari, C. Legrand et C. Meunier)
Pour Les Parapluies de Cherbourg (1964), film entièrement chanté, elle fait la voix chantée de Madeleine, la deuxième compagne de Guy. Comme dans beaucoup de comédies musicales, la musique a été enregistrée avant le tournage. « Je faisais pratiquement tous les enregistrements de Michel Legrand à l’époque. Je ne me souviens plus s’il avait auditionné ou pas pour Les Parapluies. Je me rappelle un peu de l’enregistrement qui a eu lieu au Poste Parisien, 116 rue des Champs Elysées. Catherine Deneuve y assistait, elle avait vingt ans à l’époque, elle était ravissante. Il y avait aussi dans le studio une jeune comédienne de la Comédie-Française qui devait jouer le rôle de Madeleine. Mais comme il y a eu une coproduction avec l’Allemagne qui s’est décidée après l’enregistrement de la musique, ils ont imposé Ellen Farner pour le rôle. Quelques temps après je me souviens d’une soirée chez Michel Legrand, où il a fait écouter la bande entière à tous les chanteurs du film. Il y avait également une chanteuse que j’aimais beaucoup, Lucette Raillat, qui était l’épouse de Georges Blanès (voix de Marc Michel / Roland Cassard, ndlr)».


Trois ans plus tard, après des auditions chez Michel Legrand, elle fait partie de l’aventure des Demoiselles de Rochefort, en doublant Esther (incarnée par la danseuse Leslie North) dans la chanson "Marins, amis, amants ou maris". Les enregistrements se font cette fois-là au studio Davout.

Quelques années après, elle chante en soliste plusieurs chansons dans Le bateau sur l’herbe (1971), film de Gérard Brach avec une musique du contrebassiste et arrangeur François Rabbath (frère de Pierre Rabbath, chef de l’orchestre du Grand échiquier). « C’était très sympa, mais le film est passé complètement inaperçu, en tout cas de moi ! »

Claudine Meunier soliste dans des musiques de films ou doublages
Les Parapluies de Cherbourg (1964): La terrasse du café
avec les voix de José Bartel (Nino Castelnuovo/Guy) et Claudine Meunier (Ellen Farner/Madeleine)
Les Demoiselles de Rochefort (1967): Marins, amis, amants ou maris
avec les voix de Claudine Meunier (Leslie North/Esther), José Bartel (Grover Dale/Bill), Christiane Legrand (Pamela Hart/Judith), Romuald (George Chakiris/Etienne) et les choeurs (dont Jean Stout, Michel Legrand, etc.)
Dumbo (1941, redoublage de 1979): Mon tout petit
avec la voix de Claudine Meunier (Mme Dumbo) et les choeurs 


Claudine Meunier participe également à pas mal de doublages de films musicaux ou Disney (principalement pour Georges Tzipine et André Theurer), mais surtout en tant que choriste. On peut néanmoins l’entendre en soliste dans ce qui fait partie de mon « top cinq » personnel des plus belles interprétations de chansons Disney : « Mon tout petit », chanson de la mère de Dumbo dans le deuxième doublage du film éponyme effectué en novembre 1979. « Je ne me souviens plus du tout de la chanson en elle-même. Je crois que Jean Cussac venait tout juste de reprendre la direction musicale des Disney à la SPS. Je pense qu’il y avait Danielle Licari dans les choeurs. ». Claudine n’est pas créditée au générique, ni sur le disque. C’est justement en menant mon enquête pour retrouver qui doublait si merveilleusement cette chanson que j’ai été mis en contact avec elle grâce à mes amies choristes Jocelyne Lacaille (qui a reconnu la voix de Claudine) et Hélène Devos (ex-Swingle et Double Six). 


Claudine Meunier a pris assez tôt sa retraite. « J’ai perdu complètement ma voix. Parfois il sort un filet d’air mais pas grand-chose de plus. Si j’avais continué à travailler j’aurais essayé de corriger ça, de voir un orthophoniste. Mais ça ne me manque pas, je n’ai aucune nostalgie. »

Elle occupe son temps en faisant des patchworks, en allant très régulièrement au cinéma, en voyant beaucoup de DVD de films musicaux, en se mettant courageusement à l'ordinateur et internet, et en écoutant de la musique : « J’écoute surtout du jazz. Des big bands, des ensembles vocaux… et Franck Sinatra que j’admire énormément. »

BONUS 1: Interview des Swingle Singers par Roger Couderc en 1968
avec Ward Swingle, Christiane Legrand, Jeanette Baucomont, Hélène Devos, Claudine Meunier, Jean Cussac, José Germain et Daniel Humair 



BONUS 2: Quincy Jones retrouve en 1984 les Double Six de ses débuts
avec Jean-Claude Briodin, Claudine Meunier, Claude Germain, Mimi Perrin, Gilles Perrin et Quincy Jones



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dimanche 13 avril 2014

Philippe Dumat : Mémoires d'un inconnu (Partie 3/7)

Une fois par semaine, retrouvez sur Dans l'ombre des studios un nouvel épisode des souvenirs de jeunesse du comédien Philippe Dumat...

(Partie 1: Enfance, Débuts dans la chaussure, L'ExodePartie 2: Marchand de chaussures, Figuration, Le mur de l'Atlantique , Partie 3: Fin du mur de l'Atlantique, Théâtre Pigalle, Audition pour une tournée, 
Partie 4: Première tournéePartie 5: Première tournée (suite)Partie 6: Défense passive, Libération de ParisPartie 7: Spectacles patriotiques à la Libération, Vidéo bonus)     



               Ma soif de documentation militaire me conduit un matin à m’acoquiner avec un camionneur dont le véhicule devait livrer une cargaison à l’intérieur de la base sous-marine. Il fallait un laisser-passer très spécial pour pénétrer dans le sanctuaire des « V-Boots ». Prenant des risques stupides, je me cachais au milieu de la marchandise, échappant à une fouille succincte des sentinelles et entrant dans la place. Une fois à l’intérieur, plus de danger. Le conducteur me fit sortir et j’assistais, fasciné, au départ d’un submersible. Equipage rangé sur le pont et musique militaire saluant ceux qui prenaient la mer. Un ouvrier français, auprès de qui je m’informais, m’affirma :


« C’est rare, ceux qui reviennent. On voit jamais les mêmes, parce qu’ils commencent à dérouiller. »

                Et je ressortis sans problèmes, assis près du chauffeur. Tous les jours, le ciel était plein d’avions allemands caracolant. Je sus très vite qu’il y avait dans les parages un centre-école pour les jeunes pilotes de chasse de la Luftwaffe. Les accidents étaient nombreux. J’assistais, un après-midi, aux ébats de leurs appareils, exécutant de jolies figures aériennes et j’étais juste en train de penser « Mais ils vont finir par se rentrer dedans ! » lorsque les quatre avions se télescopèrent avec un ensemble parfait, explosant en vol. Je notais sur mes tablettes que l’entraînement coûtait aussi cher que les opérations de guerre et que les malheureux jeunes gens ne figureraient pas au communiqué officiel ! C’est beau, la guerre !

                Un petit fait amusant émailla l’un de mes jeudis. Il existait à flanc de côte une petite baraque en bois, édifiée pour la satisfaction des besoins naturels. Ce lieu, pour n’être pas le plus propice à la rêverie, avait l’avantage d’être situé entre la mer et le ciel. Au-dessus, c’était le bord de la falaise, sur laquelle l’un des bunkers se construisait. La pente était douce pour y accéder. Je m’y rendis donc cette fois-là et, la porte ouverte, je contemplais la mer et les rochers. Le ciel était bleu et ma station fut très prolongée. Au bout d’un certain moment, de véritables rafales de balles crépitèrent au-dessus de moi. Je ne compris guère ce qui se passait et demeurait coi un certain temps. Profitant d’une accalmie, je quittai mon habitacle et remontai à plat ventre vers le sommet. Parvenu au ras du sol, je sortis mon mouchoir, l’agitai puis passait timidement la tête. Un énorme éclat de rire salua ma sortie. Il y avait là un groupe d’allemands, casqués et armés. Ces messieurs avaient profité de mon long séjour aux latrines pour installer des cibles au bord de la falaise et effectuer des exercices de tir réel. L’histoire du monsieur bloqué dans les waters par une pluie de balles eut le don de divertir mon entourage.



                Un autre après-midi fut moins drôle. L’un des camions qui venait de vider son chargement s’en retournait faire le plein en ayant oublié de redescendre sa benne. Le bruit du moteur, ajouté à celui d’un châssis tintinnabulant sur les cahots, empêchait le chauffeur d’entendre mes hurlements. Je sentais le drame car la benne, dressée vers le ciel, se rapprochait de tout un réseau de fils électriques et téléphoniques tendus très bas sur de vulgaires pieux. Il s’agissait des transmissions du QG allemand tout proche. J’avais beau courir et crier, l’inévitable se produisit. Le camion arracha imperturbablement les fils et leurs poteaux, tandis que des nuées d’allemands en tenue de combat convergeaient vers le véhicule. Le camion s’arrêta enfin devant ce déploiement de forces. Les « Fridolins » n’avaient qu’un mot à la bouche : « Zabotache ! »

                Le malheureux chauffeur fut arrêté et emmené. J’insistais pour l’accompagner et je pense vraiment avoir été utile à quelque chose. Exagérant mes fonctions, me portant garant de sa bonne foi et me déclarant l’ami des allemands, je pus circonvenir l’officier chargé de l’interrogatoire du « saboteur ». Nous pûmes repartir ensemble et le malheureux conducteur, tout tremblant, me fit le plaisir de me dire « T’es un pote, merci. Sans toi, y m’envoyaient au ballon et pi, ces cons-là, y z’ont vite fait d’prendre des otages… »

                Je me suis un peu attardé sur une période de deux mois, mais disons qu’elle m’ouvrit certains horizons inconnus, qu’elle me fit mesurer une autre sorte de dangers et de cafard. En bref, qu’elle me fit les pieds. Il y eut une chute à cette aventure. Elle arriva en plein midi, alors que les sirènes se déclenchèrent au moment du dessert.

« Tiens, il n’y a jamais eu d’alerte à cette heure-ci ! »

                Nous terminâmes sans hâte le déjeuner et sortîmes de la cantine en entendant un important ronronnement de moteurs. Venant de l’intérieur des terres vers la mer, une imposante formation de bombardiers étincelait dans le ciel bleu.

« -Oh regarde, ce sont des « Liberator » !

-1, 2, 3, 4, 5…. 15 !

-Y en a d’autres derrière ! 1, 2, 3, 4, 5… 15 ! »

La vue d’une quatrième vague, en train de lâcher des chapelets de bombes qui provoquaient une série d’explosions dans notre direction, nous donna des ailes. Successivement, les deux comptables et moi-même plongeâmes dans un immense trou destiné à recevoir les ordures. Dieu merci, il n’avait pas encore servi, mais le contraire n’eut rien changé. Terrés dans notre abri, nous subissions le fracas épouvantable, provoqué par le lâcher de joujoux d’une tonne. Il est des moments où le temps est interminable. Quelques minutes suffirent à transformer ce bruit d’enfer en un silence angoissant.

« Ca a l’air d’être fini », murmurais-je au camarade sur lequel j’étais vautré. Je vis alors qu’il était livide et que le sang coulait sur son visage. Rien de grave, mais un minuscule éclat avait touché son front, provoquant cet impressionnant saignement. Après m’être palpé instinctivement, je fis surface. Un regard panoramique me confirma l’étendue des dégâts. Descendue du ciel, « l’échelle de la mort » avait accompli son ouvrage. Plus de cantine, plus de dortoirs (les ouvriers, eux, déjeunaient sur les chantiers, ce qui évita un massacre) ma maison à moitié détruite, etc. Seule la base sous-marine se profilait impavide au milieu des ruines et de la fumée. On dégagea aux alentours une cinquantaine de morts et de blessés : allemands, femmes de ménage ou employés d’autres firmes. Je retrouvais, au milieu des gravats, ma petite armoire en bois blanc et son contenu ainsi que… mon réveil-matin, intact, sous les décombres.



Ce bombardement m’ouvrit instantanément les yeux. Ils avaient bombardé, ils recommenceraient. Brave mais pas téméraire, j’eus tôt fait d’alerter mon chef, ma mère, M. Joseph… et de leur faire savoir que je n’avais aucune envie de périr sans gloire au « Mur de l’Atlantique ». De plus, l’appel systématique des travailleurs pour l’Allemagne s’effectuait depuis peu selon un nouveau critère : par classe d’âge. La mienne, la 45, avait donc tout son temps. Même chez Bally, je ne risquais plus de partir, en dehors du volontariat. Une fois encore, le patron me tira une épine du pied, en me faisant savoir que j’allais être « muté » à Marseille. Ce n’était qu’un distinguo subtil pour me ramener à Paris discrètement. En effet, l’organisation Todt se partageait la France en quatre secteurs distincts et sans liens entre eux. Je n’avais donc pas le droit de quitter l’O.T. mais pouvais obtenir le visa de sortie nécessaire à mon futur transfert. Une fois parti de La Pallice, on perdait ma trace.

                Mes dernières 48 heures sur le tas furent instructives. En effet, c’était, avec un mois de retard sur les prévisions allemandes, l’achèvement de l’un des trois grands bunkers côtiers. Le coulage du béton sur la masse de ferraille et de coffrage, devait s’effectuer durant près de 24 heures ininterrompues, à l’aide d’une quinzaine de bétonneuses. Ma présence, sur le chantier, fut donc aussi permanente que celle des ingénieurs et ouvriers. De temps à autre, des officiers de l’O.T. venaient surveiller le travail. Dès qu’ils avaient le dos tourné, M. Chaulvy donnait l’ordre de balancer au milieu des coulées grisâtres, d’énormes pierres. M’étant informé du pourquoi de la chose, il me fut répondu :

«-Les « frisés » nous paient un prix coquet chaque ouvrage réputé d’une solidité à toute épreuve. Or, avec ce système, si une belle bombe tombe dessus, le blockhaus ne tient pas le coup !

-Une action de résistance bien payée, en somme !

-Voilà. On bouffe bien, on est bien payé et on livre de la m… ! »

                En voyant aujourd’hui certaines constructions modernes on est tenté de croire que le précepte est toujours en vigueur ! C’est le cœur joyeux que je me suis embarqué à La Rochelle, par un beau matin de juin 43, dans le train de Paris. Je ne pensais alors être si près de l’occasion qui allait déterminer ma vie et combler le vœu auquel j’aspirais, sans oser y croire. (Initialement, mon propos devait ne débuter qu’ici).



                Rentré dans la capitale, j’eus la chance de n’avoir pas le temps de réintégrer un quelconque magasin de chaussures. L’un de nos bons amis, Maurice Hilbert, alors directeur de la scène au Théâtre Pigalle, me contacta presque aussitôt. Il connaissait mon attirance pour le métier de comédien et s’informa de savoir si j’étais toujours dans les mêmes dispositions. Dans l’affirmative, il avait la possibilité de me faire engager comme doublure dans l’opérette Rien qu’un baiser. Il fallait se décider immédiatement et surtout convaincre la famille. Ma mère n’était pas foncièrement « contre » et son problème primordial était financier. Ma grand-mère estimait qu’on ne doit pas lâcher la proie pour l’ombre lorsqu’on est assuré d’un bel avenir dans la chaussure. Oncles et tantes considéraient ma démarche comme un enfantillage. Bref, tout le monde avait des raisons valables pour m’éviter des désillusions, alors qu’il est évident que seul un essai, même infructueux, peut vous dispenser du regret de n’avoir pas entrepris. J’eus même droit à certaines phrases maladroites du type : « Si ton grand-père était encore de ce monde, il ne serait pas question de ne pas retourner chez Bally ».

                J’obtins d’accepter ce premier contrat, quitte à reprendre le droit chemin à son expiration.

                Fou de joie, je fus présenté aux directeurs du Théâtre Pigalle qui n’étaient autres que deux célèbres illusionnistes : les frères Isola. J’étais engagé aux appointements quotidiens de 85 francs pour doubler trois rôles. On avait bien entendu « glissé » sur mon manque total de métier. Il s’agissait de trois jeunes avocats stagiaires, capables de pousser la chansonnette. En scène, ils ne se quittaient pratiquement pas et travaillaient en compagnie du fils de la maison (Pierre Doris, débutant et filiforme) au service du grand avocat (le délicieux Florencie qui mourut tragiquement en 1952, au cours d’un accident survenu en tournée). Le reste de la distribution comprenait Germaine Roger, José Noguero, Alice Tissot, Louis Blanche, Max Raoul, Lucette Meryl, Tarquini d’Or, etc. Mon contrat démarrait le 1er juillet 1943. Il n’était pas aisé d’apprendre trois rôles dont les apparitions et les répliques se chevauchaient, mais je ne doutais de rien et avais une bonne mémoire. Je ne perdis pas de temps et en 48 heures, je savais deux rôles. Le lendemain exactement, je fus alerté en catastrophe : « Tu joues ce soir, il y a un malade ! ». L’avez-vous deviné ? Il s’agissait du troisième !

                Après m’être précipité sur la brochure, mélangeant quelque peu les trois personnages, je m’apprêtais, le soir, sans aucune répétition, à me jeter à l’eau. J’avais une certaine angoisse au seuil de cette première performance, mais je ne me souviens pas avoir ressenti ce trac obsédant qui, d’ailleurs, croît avec l’âge. L’inconscience de mes 18 ans m’aidait.

               

Dès le lever du rideau, le premier secrétaire apparaissait à la cour (à bâbord, pour les profanes) en chantant un petit quatrain qui débutait ainsi :

« Premier secrétaire du Maî-tre, du grand avocat Vannier… »

Aussitôt après, le deuxième secrétaire entrait par le côté jardin (l’autre) claironnant, un demi-ton au-dessus : « Deuxième secrétaire du Maî-tre… »

                Tapi derrière la fenêtre du fond, au travers de laquelle le troisième secrétaire devait faire irruption, votre serviteur pétrifié guettait la fin du couplet précédent afin de se lancer dans l’aventure « un autre demi-ton au-dessus ». Le moment arrivé, j’aurais embrassé la trompette qui me claironna la tonalité exacte de ma partition. Mon oreille, heureusement douée, accrocha la note et j’entrais à point nommé aux accents de « Troisième secrétaire du Maî-tre… » terminant le quatrain, assis dans un fauteuil comme il était prévu. Mon voisin le plus proche me glissa entre les dents un encourageant « Très bien », alors même que Doris faisait son entrée en précisant : « Moi qui suis le fils du Maî-tre… ».

                La glace était rompue et mon siège ébranlé par une chute sans douceur. Presqu’aussitôt commençait une scène de comédie où les quatre jeunes personnages parlaient « métier ». S’adressant à moi, Doris me demanda des précisions sur la « Grosse » de l’affaire Lamouroux. Ravi de connaître mon texte, je m’apprêtais à embrayer, lorsque soudain le voile tragique du trou de mémoire égara mon œil et fit trembler mes jambes. Dans ces cas-là, le silence paraît sans fin et l’impression est des plus pénibles. Me sortant avec à propos de l’impasse, je fis du coup ma première (et ô combien involontaire) vacherie en scène. Me tournant vers le second secrétaire, je répliquais à Doris : « Dick est plus au courant que moi, il va t’en parler. »

                Je pensais avec juste raison, que le dit-camarade ayant beaucoup joué la pièce serait en mesure de sauver la situation. Une épingle dans les fesses ne lui aurait pas fait plus d’effet. Ses yeux s’arrondirent, tandis que les miens s’apaisaient et ce fut lui, le pauvre, qui donna l’impression de n’avoir pas appris son texte. L’incident se termina rapidement, Doris ayant changé de sujet. Le camarade me remercia vivement pour mon initiative… et je dus passer pendant quelques jours pour un dégoûtant personnage, doublé d’un « amateur » (ce dernier point, des plus péjoratifs dans le métier, était en somme assez exact).



                Le succès de Rien qu’un baiser, qui durait depuis plusieurs mois, ne se prolongea guère plus de six semaines après mon engagement. Il est bon de préciser qu’une opérette à grand spectacle, Feux du ciel, guettait la scène du Théâtre Pigalle pour y dérouler ses fastes. L’auteur en était Jean Tranchant, l’une des vedettes Elvire Popesco, et le metteur en scène Pasquali. Je me suis laissé dire que les capitaux disponibles pour les producteurs de ce spectacle étaient énormes. Comme il fallait bien justifier un arrêt de Rien qu’un baiser, un discret sabotage de nos recettes paraissait une bonne idée. J’ai eu, par deux spectateurs amis, le récit de l’un des moyens employés. Se présentant à la caisse pour y acheter deux billets à plein tarif, ils s’entendirent proposer par une guichetière deux places à tarif réduit pour les fauteuils d’orchestre. Ravis… mais surpris, ils réalisèrent donc une économie qui, répercutée sur de nombreux autres clients, se traduisit très vite par une baisse rapide de nos moyennes hebdomadaires.

                Il s’agissait pour moi (et cela est toujours le cas dans ce métier) de penser à l’avenir. Ce sentiment perpétuel qu’a le comédien de repartir chaque fois à zéro. Cette incertitude du lendemain, à la fin d’un engagement, l’impression désagréable de se dire qu’il n’y a aucune raison pour que quelqu’un vous propose un nouveau contrat, en un mot, l’angoisse qui vous étreint au bon ou au mauvais moment de votre carrière, tous ces éléments procurent, je crois, le piment qui excite ou décourage la vocation.

                M’étant renseigné sur place des possibilités de faire partie de la distribution suivante, j’obtins le jour et l’heure d’une audition devant Fred Pasquali. Dans ma candeur naïve, je ne comprenais pas pourquoi, ayant prouvé les capacités dans ce théâtre, il me fallait subir un test parfaitement inutile à mes yeux. Las, j’appris pour la circonstance le tango de Rose de France, sans pouvoir dire ici ce qui a guidé mon choix. Le jour de l’audition arriva. Convoqué à 14h, je me présentai dans mon théâtre avec ma partition et mon trac. Il y avait une pianiste, deux garçons pour la même discipline que moi et une danseuse. Nous eûmes le temps de répéter nos airs plusieurs fois car Pasquali nous laissa dans les affres jusqu’à 16h30 environ. Je garde de cette journée un souvenir peu agréable et j’ai eu bien des fois l’occasion depuis, de dire à Fred combien il avait été abominable avec les malheureux postulants. Je me suis contenté de lui raconter ces moments totalement sortis de sa mémoire.

                Il entra donc en trombe dans le studio de répétitions, suivi d’un monsieur dont j’ignore encore le nom. Fort en retard, le petit bonhomme (qui a toujours l’air d’être monté sur des ressorts) se posa sur une chaise, lançant à la cantonade avec un petit air sarcastique :

« J’espère que vous avez eu le temps de répéter et que vous êtes au point. Première personne, M. Untel ».

L’intéressé se leva. Il tremblait autant que la partition entre ses mains, ce qui mit tout le monde mal à l’aise.

« -Vous allez nous chanter… ? 

-La Veuve joyeuse.

-Je vous écoute. » (Phrase toute relative, car Pasquali poursuivait à voix basse, avec celui qui l’accompagnait, une conversation à bâtons rompus).

                Le malheureux attaqua « Heure exquise, qui nous grise lentement » avec une voix complètement coincée. Je me sentais de plus en plus à l’aise, prenant l’attitude du monsieur qui n’est pas là. A mi-parcours, Pasquali se retourne vers le candidat en lui lançant :

« Merci Monsieur. Mettez-vous à gauche. Suivant, Melle Machin ! »

                C’était au tour de la danseuse qui attaqua avec vigueur sur un rythme de valse. Il fallait bien, cette fois, regarder pour juger. Pasquali interrompit les ébats de la jeune fille :

« Recommencez-moi ça, en vous donnant un peu plus de mal. J’aimerais quelques entrechats supplémentaires ».

                Après nouvelle exécution, ce fut la phrase rituelle :

« Merci Mademoiselle. Mettez-vous à gauche. Suivant, M. Dumat »

                Après m’être précipité auprès de la pianiste, en me raclant la gorge, j’entrai dans le vif du sujet « Dis-lui, Rose de France, qu’elle est ma joie, mon bonheur… ». Je sentais bien, malgré tout mon désir, une énorme difficulté à assurer une sonorité correcte. « Dis-lui, Reine des fleurs, qu’elle emporte mon cœur… ». Puis, ce fut le miracle. Voyant que le metteur en scène parlait à son acolyte, sans me regarder, je me décoinçais, libérant de belles envolées lyriques. On me laissa finir mon morceau. « Merci Monsieur, mettez-vous à droite. Suivant, M. Tartempion »

                Le dernier candidat poussa sa chansonnette en détonnant complètement et fut envoyé avec les autres. Après quoi, Pasquali invita tous ceux qui avaient été mis à sa gauche à s’en aller. Se tournant vers moi, le seul à la droite de Dieu, il me pria, sur un ton soudain mielleux, de le suivre. Mon cœur battait la chamade. Décidément, j’étais fait pour ce métier…

                Assis derrière un immense bureau, Fred entama le dialogue :

« -Au début, votre voix ne m’a ab-so-lu-ment pas intéressé, puis elle a peu à peu pris de l’ampleur et de la chaleur…

-Bien sûr, vous ne me regardiez plus ! »

                Petit rire nasillard et forcé de mon bourreau, puis…

« Bref, j’ai encore besoin de choristes et je vous engage à 2000 francs par mois. »

                Après un long silence déçu, je me hasardais :

« -Il n’y a pas de petits rôles ?

-Non, Monsieur Dumat, les chœurs.

-C’est que je viens de jouer un rôle où je gagnais plus et où on a été content de moi.

-C’est possible, M. Dumat, je vous offre 2000 francs pour les ensembles.

-Oui, mais vous comprenez, dans la vie il faut s’élever, et là je rétrograde.

-Je n’y peux rien. Alors, qu’est-ce que vous décidez ? »

                Voyant l’impatience naissante de mon interlocuteur, je sortis tout à trac :

« Laissez-moi réfléchir, il faut que j’en parle à Maman ! »

                Ce fut à son tour d’être surpris… « Ecoutez… heu… j’ai beaucoup de travail, les répétitions sont commencées, je vous donne 48 heures pas plus, parce que je n’ai plus de temps à perdre. »

                Ma demande de réflexion, qui peut paraître bizarre de la part de quelqu’un en mal d’engagement, était motivée par la déception autant que par le désespoir de penser qu’il me faudrait bien accepter l’emploi proposé. Je pris congé, avec la fierté d’avoir sauvé l’honneur dans un inutile combat d’arrière-garde.



                Je ne devais plus remettre les pieds au Théâtre Pigalle et je voudrais dissiper un doute le concernant : ce n’est pas parce que j’y fis mes débuts qu’il est devenu aujourd’hui un garage !!! Construit, je crois, par les Rothschild, cet édifice était indiscutablement très confortable mais ses boiseries foncées lui conféraient une indéfinissable tristesse. Côté scénique, il n’avait rien à envier au Châtelet. 30 mètres séparaient les cintres des sous-sols. Deux plateaux superposés (dont l’un tournant) pouvaient monter, descendre, reculer, se superposer ou se mélanger. Bref, l’ingéniosité de la machinerie était aussi célèbre que les pannes qui l’affectaient. Mais alors, direz-vous, il a eu l’inconscience de refuser Feux du ciel ? Eh bien, oui. Cela avant l’expiration du délai de 48 heures qui m’était imparti et grâce à une bonne étoile qui avait encore le nom de M. Hilbert, l’ami qui m’avait fait engager au Pigalle. Celui-ci venait d’apprendre par une camarade de la troupe, la brusque maladie d’un acteur important (important par les rôles qu’il jouait) au sein des tournées Bernard Dupré. Il s’agissait d’interpréter le Père des Deux gosses et l’avocat de La Porteuse de Pain. Situation grave si l’on sait que la tournée débutait… dans trois jours. « Si tu te sens capable d’apprendre les deux pièces dans les délais, appelle tel numéro » me dit Maurice.

                Ma belle inconscience aidant, il ne se passa que quelques minutes avant que la sonnerie du téléphone retentisse chez Bernard Dupré. Je me rendis ensuite chez lui. Charmant, mais atterré par mes 18 ans. J’étais évidemment bien loin de l’âge du rôle, mais ne s’agissait-il pas encore de sauver la situation. Il m’offrit 100 francs de cachet et autant de défraiement, me confia les brochures en me suppliant d’apprendre au plus vite les rôles et de me trouver le lendemain à 14 heures dans un studio du boulevard de Strasbourg pour y répéter, à la hâte avec une troupe déjà prête au départ.

                J’avais, à l’époque, une mémoire presque photographique qui me permettait presque de retenir une page après l’avoir lue deux ou trois fois, mais je dois avouer que les textes de Mrs P. de Courcelles puis J. Dornay et X. de Montépin n’avaient que peu de rapport avec ce que l’on dit dans la vie courante. Je passai la fin de la journée et toute la nuit le nez dans les brochures, me retrouvant au petit jour, avec la tête vide et les yeux bouffis, entouré de ces maudits mégots dont on croit qu’ils vous ont aidé. Un petit roupillon pour permettre aux phrases de se caser dans la tête, un déjeuner simple (ce qui était facile à l’époque) et je me trouvais à deux heures à la répétition. Je fus accueilli par le directeur, l’administrateur-acteur de la troupe (un grand gaillard sympathique) et une douzaine de comédiens aussi célèbres que moi. Je sentis, à ma vue, un vent de surprise, une certaine compassion, le doute sur mes possibilités et la résignation en face du malheureux jeune homme, visiblement inapte à leur éviter le chômage.

                Après une rapide présentation, la mise en place commença. On ne travailla, bien sûr, que mes scènes. Avec courage, j’avais fermé mes brochures, ânonnant un texte tout frais qui, néanmoins, sortait presque dans l’ordre, au grand étonnement de chacun. L’optimisme renaissait à la ronde. En fin de journée, le directeur me demanda si « vraiment, je n’avais jamais joué De Kerlor » ?

« -Je vous jure, Monsieur, que je n’ai jamais, à mon âge, joué le Père dans Les Deux Gosses !

-Qu’est-ce que vous faisiez avant de faire du théâtre ?

-Je vendais des chaussures. »

                Me frappant sur l’épaule et prenant à témoin les autres acteurs, il me lança alors sentencieusement :

« Ca aurait été dommage que vous continuiez à vendre des chaussures ! »

                Une bouffée de fierté embua mes yeux. Décidément, je suis doué pour ça ! Il n’est pas possible que tout le monde me mente ! (Réflexion toujours valable par la suite). Quelle chance d’exercer, avec un certain bonheur, ce pour quoi l’on est fait.

                La soirée passa à consolider la mise en bouche de mes textes et le lendemain vit une autre séance de travail sur la mise en scène. Le départ, ne l’oublions pas, était pour le jour suivant : 5 septembre 1943. J’avais été tellement absorbé par mon labeur, que je ne connaissais rien d’autre que mon cachet. Je sus donc que la première série de représentations s’étalait jusqu’au 24 octobre (série renouvelable en novembre, avec adduction de deux autres mélodrames) que les voyages s’effectuaient par le train et que notre première avait lieu à… Marseille.

« -Marseille ? dis-je avec une nuance d’orgueil.

-Oui. 8h50 gare du Nord et changement à Beauvais, précisa l’administrateur Robert Houlvigne. »

                J’eus quelques secondes d’indéfinissable flottement, avant de m’entendre dire :

« -Nous commençons souvent par Marseille-en-Beauvaisis, vous verrez, c’est un excellent rodage.

-Oui, bien sûr, suis-je bête, Marseille c’était trop ! »

                D’ailleurs, je me rendis compte par la suite que les grandes villes étaient réservées aux jours de relâche ! Ainsi nous écumâmes littéralement la Seine-Maritime (celle qui n’a pas supporté d’être inférieure !) et le centre de repos en était le chef-lieu : Rouen.



(A suivre...) 


(c) Philippe Dumat / Dans l'ombre des studios